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Lubies - Page 109

  • On était plus jeune, avant...

    L’époque, décidément, est à la vitesse. Notre fils aîné déplorait hier l’absence de son cousin qui, lui au moins, sait visser ses passes comme personne. Par ici, on supposait que toulonnais et clermontois devaient se préparer, à l’ombre de leurs derniers doutes, pour la sueur et l’épique. J’étais revenu quelques jours à la ferme familiale. Mon père achevait d'enlever le soleil sur le dos de ses vaches, le monde allait enfin pouvoir s’établir dans le silence, deux matchs- une finale de challenge européen en plus d’une rencontre de super rugby-nous attendaient au coin du feu-et puis j’ai jeté un œil distrait sur le chemin de terre où, à l’époque de feu ma jeunesse-je ne sais pas si je suis un vieux con, mais un vieux-jeune qui visse mal ses passes, oui, sans aucun doute-il m’arrivait de prendre part aux footings de reprise de l’équipe première du Plateau. L’Union Sportive du Pays de Sault. C’était toujours à l’invitation de mon oncle, ancien talonneur plutôt dur au cuir, qui assurait l’entrainement des avants avec cette dévotion particulière et le sérieux admirable des bénévoles, et là, alors, je m’accrochais pour suivre le rythme en rêvant d’un jour où, qui sait…

    Je revois encore le long cortège de ces hommes happé par le brouillard, ces hommes fiers, bâtis à chaux et à plâtre, la peau tannée par les excès de jeunesse : cette maladie si souvent mortelle, à peu près tous « sortis » des fermes et des bourgs environnants. Oui. J’entends d’ici leurs souffles, de courte haleine pour la plupart comme les fêtes de villages avaient eu raison de leur meilleure volonté, une souffle d’aventure, déjà, pour les très rares qui, dès juillet, se projetaient en trépignant dans l’épopée à suivre. Oui. Et je comprends d’autant mieux pourquoi il m’était si facile de m’identifier à eux. Je n’étais pourtant plus, à proprement parler, de là-bas. Je veux dire que je n’y vivais plus et même depuis assez longtemps. Mais le rugby était pour moi, encore à cette époque, bien autre chose qu’un sport. Ou bien était-ce ce sport bien plus qu’un sport, décrit tel quel, formules magiques après formules magiques, par les articles au long cours légendés en haut style par ces plumes qui ont fait les beaux jours de la chronique sportive…

    Notre fils aîné me demandait, toujours hier mais un peu plus tard, ce qui avait bien pu faire que le rugby ait pris une telle place dans ma vie. Au vrai je n’ai jamais brillé sur aucun terrain. Il se doute, bien sur, que cela regarde l’enfance. Il sait, je le lui ai dit, que cela n’a donc et surtout strictement rien à voir avec le sport, au sens où on l’entend ici et là. Une histoire pour attester, chapitre après chapitre, que le monde se fait bien par frottement, voilà ce que le rugby, celui de ma jeunesse en tout cas, représente toujours à mes yeux. Oui. Et aussi cette façon, unique et presque élémentaire, de chercher un peu de lumière au cœur de la violence. De découvrir ce que l’autre- partenaire ou adversaire peu importe- avait à véhiculer. Les forces obscures et ces mystères qui se déchaînaient sous toutes ces mêlées fumantes comme des lessives…

    Mon père a fini par nous rejoindre devant cette finale de challenge européen. Il n’était pas contre la victoire de ce club anglais. J’avouais, comme d’habitude, une préférence pour cette équipe d’Ecosse. L’Ecosse du rugby dont l’attitude et la noblesse de cœur, allez savoir pourquoi, me ramène toujours, peu ou prou, au temps de feu ma jeunesse. A cette mélancolie anonyme où qui sait si dans le sillage des footings de reprise de l’équipe de l’Union Sportive du Pays de Sault, il n’y aurait pas eu moyen de canaliser, une bonne fois pour toutes, les énergies opposées de cette jeunesse maudite. Oui. Qui sait...

    (Ce texte a été publié, au mois de mai 2015, dans le journal Midi Olympique, " par la seule grâce" de Jacques Verdier. La disparition, si brutale (un homme foudroyé par un infarctus au retour de son footing matinal...) de Jacques Verdier me serre le cœur. Oui, ce matin, je suis dévasté de chagrin et j'ai une pensée émue pour sa famille, même si je sais que ça ne sert à rien. Jacques Verdier était sans doute l'une des dernières grandes plumes de la presse sportive. Mon dieu et j'écris avec les pieds ce truc qui ne servira pas à grand chose non plus et...Il avait 61 ans. Venait de prendre sa retraite, après avoir été grand reporter ( il faisait honneur à une profession que les imbéciles d'aujourd'hui vilipendent sans même savoir ce qu'elle est, ce qu'elle a pu être. Mais ce n'est pas le sujet) et patron des rédactions- pendant si longtemps que...- de Midi Olympique, le journal du rugby, le seul, l'unique. Il plaçait son amour de la littérature au-dessus de bien des choses. Il était également écrivain. Ah oui. Tout ce qu'il était, de toute façon, relevait du très haut style. Il m'avait fait le très grand honneur- je n'exagère pas. Je me comprends- de préfacer deux de mes modestes ouvrages et ce matin, alors, quand je songe à nos échanges...Oui, je suis triste et je pleure...)

     

     

  • ...

    "Le jour se lève, me dit-il, en étirant les bras dans une rumeur douce et fragile...les cloches des vaches. Je pourrais vous en parler des heures entières, oui, des heures entières, des vaches et du son, non plutôt des sons de leurs cloches. Il était une fois cette histoire de cloches et de sonnailles qui font, ont fait, feront encore longtemps, du moins je l'espère, la musique des plaines et des alpages. Mais je ne suis pas Jean Giono. Je ne suis pas Marie-Hélène Lafon non plus. Et puis, d'abord, on ne m'a rien demandé. Dieu merci...Le sommet de la montagne voisine est d'une telle rousseur qu'on dirait presque la fourrure d'un renard. Dans quelques mois, il sera pelé comme une vieille chienne. Et puis la neige finira, comme toujours, par adoucir les perspectives. Avec beaucoup de patience et un peu de savoir faire, il y aurait bien un tas de photos à prendre. Des images à saisir. A figer jusqu'à la consommation des siècles. Mais je ne suis pas Raymond Depardon, par exemple...

    Le jour se lève avec un bruit d'oiseau qui sent bon la feuille nouvelle et la moisson réussie. Des coqs s'égosillent. Des chiens leur répondent. Des escargots limacent en s'abouchant dans la rosée. Mon père se lève. Je le croise en silence. "Déjà début? Bien dormi?". Il n'a pas le temps de boire le café. Les veaux à faire téter. Les poules. Les chiens. Je n'ai pas dormi et rien n'est grave. Mon père se lève avec la fatigue et ce dos qui lui fait mal en silence. Les varices aussi mais la santé par les plaintes, décidément, ce n'est pas, ça ne sera jamais son histoire. Son histoire à lui, c'est celle d'un paysan dans l'âme. Je le regarde en ouvrant les volets contre le museau humide du petit matin et ce que je vois, alors, c'est un homme de soixante-seize ans, vêtu d'un short hors d'âge et d'un tricot de corps pourlingue, oui, et cet homme traverse maintenant le pré qui jouxte la ferme familiale, flatte le dos d'une génisse, tâte le poids du vent, ouvre bientôt l'immense portail en fer d'une main à la fois ferme et leste, pour disparaître, quelques secondes plus tard, dans un petit secouement de fourche...

    A cet instant, je m'en veux beaucoup de ma nuit passée à lire, à écrire des tas de choses sans importance, de ces choses qui ne risquent pas de l'aider beaucoup, lui et l'ensemble de ce monde paysan, je veux dire un monde paysan dans l'âme et être paysan dans l'âme, il me semble que ça doit d'abord s'inscrire dans les chairs, ces chairs meurtries par le labeur quotidien, le silence des plaines, par endroit encore plus assourdissant que celui des grandes villes où le vieux monde n'a de toute façon, ça fait longtemps, plus sa place- mais l'a-t-il jamais eu? Je ne peux, hélas, vous répondre, n'étant ni Pierre Bourdieu, ni...-, la grande cacophonie de cette politique agricole commune qui n'aura, en résumant les choses à gros traits, fait qu'attiser les égoïsmes et le ressentiment, passons, et puis le froid qui dégringole, sans qu'on s'y attende, de la montagne à la vitesse d'un mélodrame, et puis le gel des subventions, et puis la moiteur de moustique des étés de sécheresse, et puis...et puis les pétitions contre les cloches des vaches...Parce que ça empêche les vacanciers de dormir. Que ce monde paysan dans l'âme et, depuis le temps quand même, on a bien compris de quoi il s'agissait, est condamné à n'être que le supplétif de ce tourisme de masse qui empeste le mépris de classe...Oh et puis, allez, ça suffit..."

  • Elle disait: ce climat de défaite, à la fois lyrique et désabusé...

    Les films, me dit-elle, alors

    on les construit,

    toujours,

    en référence 

    au premier. 

    Il n'y a aucun 

    complexe

    de culpabilité

    à avoir

    et les amateurs 

    de morale

    feraient mieux,

    justement,

    d'étudier

    la noblesse

    du tout premier

    film.

    Mais ils préfèrent

    entretenir

    la flamme pourpre

    d'une séquence-

    tu dirais une suite 

    de flash-backs

    démarrée

    sur un bateau

    en feu-

    submergée de violences

    et de répression

    et de personnages

    soit disant

    compris

    de l'intérieur. 

    Ils préfèrent rêver

    qu'ils filment

    la révolution

    comme un pays

    étranger. 

    Je n'ai pas du tout envie,

    me dit-elle,

    de me lancer

    dans un long

    discours

    ni un plaidoyer.

    Pour l'instant,

    je n'éprouve même pas

    le besoin

    de me livrer à une

    auto-exégèse

    épuisante

    au point d'éparpiller

    l'attention. 

    Les films, me dit-elle, alors

    on les fabrique,

    toujours,

    dans ce climat 

    de défaite,

    à la fois

    lyrique et 

    désabusé,

    avec quelques points

    de suspension

    pour faire

    référence

    à la mélancolie 

    du premier...