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Lubies

  • ...

    "Le jour se lève, me dit-il, en étirant les bras dans une rumeur douce et fragile...les cloches des vaches. Je pourrais vous en parler des heures entières, oui, des heures entières, des vaches et du son, non plutôt des sons de leurs cloches. Il était une fois cette histoire de cloches et de sonnailles qui font, ont fait, feront encore longtemps, du moins je l'espère, la musique des plaines et des alpages. Mais je ne suis pas Jean Giono. Je ne suis pas Marie-Hélène Lafon non plus. Et puis, d'abord, on ne m'a rien demandé. Dieu merci...Le sommet de la montagne voisine est d'une telle rousseur qu'on dirait presque la fourrure d'un renard. Dans quelques mois, il sera pelé comme une vieille chienne. Et puis la neige finira, comme toujours, par adoucir les perspectives. Avec beaucoup de patience et un peu de savoir faire, il y aurait bien un tas de photos à prendre. Des images à saisir. A figer jusqu'à la consommation des siècles. Mais je ne suis pas Raymond Depardon, par exemple...

    Le jour se lève avec un bruit d'oiseau qui sent bon la feuille nouvelle et la moisson réussie. Des coqs s'égosillent. Des chiens leur répondent. Des escargots limacent en s'abouchant dans la rosée. Mon père se lève. Je le croise en silence. "Déjà début? Bien dormi?". Il n'a pas le temps de boire le café. Les veaux à faire téter. Les poules. Les chiens. Je n'ai pas dormi et rien n'est grave. Mon père se lève avec la fatigue et ce dos qui lui fait mal en silence. Les varices aussi mais la santé par les plaintes, décidément, ce n'est pas, ça ne sera jamais son histoire. Son histoire à lui, c'est celle d'un paysan dans l'âme. Je le regarde en ouvrant les volets contre le museau humide du petit matin et ce que je vois, alors, c'est un homme de soixante-seize ans, vêtu d'un short hors d'âge et d'un tricot de corps pourlingue, oui, et cet homme traverse maintenant le pré qui jouxte la ferme familiale, flatte le dos d'une génisse, tâte le poids du vent, ouvre bientôt l'immense portail en fer d'une main à la fois ferme et leste, pour disparaître, quelques secondes plus tard, dans un petit secouement de fourche...

    A cet instant, je m'en veux beaucoup de ma nuit passée à lire, à écrire des tas de choses sans importance, de ces choses qui ne risquent pas de l'aider beaucoup, lui et l'ensemble de ce monde paysan, je veux dire un monde paysan dans l'âme et être paysan dans l'âme, il me semble que ça doit d'abord s'inscrire dans les chairs, ces chairs meurtries par le labeur quotidien, le silence des plaines, par endroit encore plus assourdissant que celui des grandes villes où le vieux monde n'a de toute façon, ça fait longtemps, plus sa place- mais l'a-t-il jamais eu? Je ne peux, hélas, vous répondre, n'étant ni Pierre Bourdieu, ni...-, la grande cacophonie de cette politique agricole commune qui n'aura, en résumant les choses à gros traits, fait qu'attiser les égoïsmes et le ressentiment, passons, et puis le froid qui dégringole, sans qu'on s'y attende, de la montagne à la vitesse d'un mélodrame, et puis le gel des subventions, et puis la moiteur de moustique des étés de sécheresse, et puis...et puis les pétitions contre les cloches des vaches...Parce que ça empêche les vacanciers de dormir. Que ce monde paysan dans l'âme et, depuis le temps quand même, on a bien compris de quoi il s'agissait, est condamné à n'être que le supplétif de ce tourisme de masse qui empeste le mépris de classe...Oh et puis, allez, ça suffit..."

  • Elle disait: ce climat de défaite, à la fois lyrique et désabusé...

    Les films, me dit-elle, alors

    on les construit,

    toujours,

    en référence 

    au premier. 

    Il n'y a aucun 

    complexe

    de culpabilité

    à avoir

    et les amateurs 

    de morale

    feraient mieux,

    justement,

    d'étudier

    la noblesse

    du tout premier

    film.

    Mais ils préfèrent

    entretenir

    la flamme pourpre

    d'une séquence-

    tu dirais une suite 

    de flash-backs

    démarrée

    sur un bateau

    en feu-

    submergée de violences

    et de répression

    et de personnages

    soit disant

    compris

    de l'intérieur. 

    Ils préfèrent rêver

    qu'ils filment

    la révolution

    comme un pays

    étranger. 

    Je n'ai pas du tout envie,

    me dit-elle,

    de me lancer

    dans un long

    discours

    ni un plaidoyer.

    Pour l'instant,

    je n'éprouve même pas

    le besoin

    de me livrer à une

    auto-exégèse

    épuisante

    au point d'éparpiller

    l'attention. 

    Les films, me dit-elle, alors

    on les fabrique,

    toujours,

    dans ce climat 

    de défaite,

    à la fois

    lyrique et 

    désabusé,

    avec quelques points

    de suspension

    pour faire

    référence

    à la mélancolie 

    du premier...

  • Elle disait: le peuple, vous en avez plein la bouche...

    Les rêves nous glissent

    entre les doigts...

    C'est l'heure de l'eau sale

    et tu erres dans

    ta cuisine,

    la braguette ouverte. 

    Tu aimerais mettre

    au garde à vous

    des images rassurantes.

    Par exemple,

    tu songes aux seins

    de ton ex.

    Toi aussi, tu as pu

    y croire avant

    qu'ils ne disparaissent...

    Elle disait: le peuple,

    vous en avez 

    plein la bouche.

    Des idées de révolution

    attendent patiemment,

    sur le bout de vos

    langues,

    deux ou trois

    indications

    de mise en scène. 

    Mais mettre en scène,

    après tout,

    c'est aussi comprendre

    ce que disent 

    les personnages,

    ce qu'ils pensent,

    ce qu'ils pourraient aussi

    ressentir si on

    prenait la peine

    de leur laisser

    la parole.

    Elle disait: le peuple,

    tous les matins,

    tu te lèves, tu ouvres

    la bouche

    et tu craches ton film

    sur le trottoir. 

    Et puis, un beau jour,

    on ne sait même plus

    par où ça

    commence,

    ni comment elle finit,

    cette histoire-là...

    Les rêves nous glissent

    entre les doigts.

    C'est l'heure de faire

    la vaisselle...