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Lubies - Page 258

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    « Samedi. La nuit. J’écris ces lignes comme on lance des chats. Sans savoir s’ils retomberont un jour sur leurs pattes. »

    Avec le temps on espère un peu de sagesse.  Je n’ai pas compris ou c’est tout comme,  je n’ai rien senti ou presque, lorsque tout ça, ce flux bifide, ce fluide bizarre,  loin de moi s’écoulait. C’est passé trop vite et puis j’étais tellement pressée de me courir après. Mais, maintenant, au moins je sais. Je sais au moins pour l’ombre sur certains trottoirs. Pour les façades grises où la lézarde vient quand elle veut.  Je sais au moins que la lézarde laisse passer l’ombre entre les bêtes. Toutes les bêtes.  Les vivantes. Les bientôt  mortes.  Je sais comment elle fait ça. Je sais pourquoi elle le fait.  Je sais aussi qu’elle sait. Qu’elle sait ménager l’intervalle pour que les murs sales, souillés d’anthracite et de suie, ces murs au pied de quoi les gueux rallongent leur journée pour eux toujours trop brève en pissant au long cours, pour que ces murs et leur odeur de voûte, de cave, d’urine et de bois pourri, succèdent  aux porches cossus, aux immeubles pur sang, pur sucre, pure souche et Saint Fiacre. Je sais au moins pourquoi ces rues  serpentent  en pure perte, jusqu'au sommet du désespoir.  Comment  elles sont devenues bâtardes,  comme on le dit des chiens,  et comme on évoque ces filles perdues, ces chipies de poche pour moitié innocentes et à demi  vampires, dont les petits pieds délicats reviennent marteler le monde sitôt qu’il fasse faim et pour peu qu’elles aient soif.  Soif de sang tourné. D’un sang trop épais. Lourd de rancunes. D’un sang aigri. Acide comme un vinaigre. Je sais au moins pourquoi ces filles ont appris par endroit à se glisser dans de plus amples façons de tragédienne. Je sais,  je le sais de source sure puisque moi aussi j’ai bu à même leurs gorges claires un peu de ce sang-là,  je sais que la vie est pleine de lycée technique de garçons où quelques philosophes de cours privé vous enseignent beaucoup de choses totalement inutiles.  Je sais au moins comment elles s’y prennent, ces filles, pour faire croire aux plus désespérés, qu’il n’y a qu’un coup de langue-une main aux fesses, des bas fonds de l’Alfama jusqu’à la reconnaissance mondiale. Avec le temps on espère un peu de sagesse. Je sais, c’est déjà ça, qu’une solitude plus une autre solitude, ça débouche presque toujours sur la somme de rien. Sauf si, dans un élan de soudaine inspiration, l’une des deux se décide enfin à tomber le masque. Ensuite seulement on commencerait à se parler.

     

    (Photo Frédérick Jeantet)

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    Rassurez-vous, cette fois, je ne vais pas vous faire le coup du poème sale au réveil. Bien avant cette vie qui nous occupe où le temps est un chat dont les pattes s’avancent, reculent, un chat qui fait le dos rond et sous la main, crainte épuisée, finalement ronronne. Bien avant que nos nuits épousent la solitude, l’amour, la vie, la mort et d’autres banalités de cet ordre, un jour alors tu m'as dit :" ce sont toujours ceux dont on ne parle pas qui survivent dans les épopées." Rassurez-vous, cette fois, il ne saurait être question d'une de ces nuits avec un gout sucré de pomme sauvage.  Encore une de ces nuits où on passe son temps à vouloir qu'on vous aime. A regarder par la fenêtre avec une envie soudaine de train de marchandises. Une envie de chansons rapides  qui habitaient, à l'époque, dans des pays de plaine. Des pays où le temps était prêt à saigner au milieu d'autres gamins aussi gouapes et morveux que lui. Le temps, vous savez, à cet âge,  c’est ce tambour qu’on frappe jusqu’à ce que nos mains sentent le caoutchouc brûlé, qu'on frappe comme un perdu pour couvrir les rumeurs de la mort alentour. Rassurez-vous, cette fois, peut-être que tout était dit. Peut-être que tout était là. Mais on n'a pas su quoi regarder. Qui écouter. Un jour, pourtant, tu m'as dit qu'il suffisait parfois d'arriver sain et sauf jusqu'au mardi pour que la semaine passe plus vite... 

     

    (Photo Frédérick Jeantet)



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    Bien que ta dernière cigarette soit encore lointaine,  dès ce moment, l'aventure est commencée. Il fait jour et partout en France on livre vos rêves. Tu te lèves en faisant admirer aux chats ton petit jeu de hanches. Un chanteur irlandais chante sa vision du paradis terrestre en grattant un banjo par ci par là et sa voix pue la honte morte en couches et rien qu'à ça, me dis-tu, tu sens bien qu'il est toujours en délicatesse avec la disparition d'un proche et surtout qu'il doit sans doute s'agir d'un drame de fraîche date. Le temps que tu reviennes de la salle de bain, que tu te décides à ouvrir les fenêtres, que tu fasses en sorte qu'un peu d'air neuf s'engouffre, qu'une autre énergie partout circule, le désordre de la chambre a fait place aux mémoires d'un petit rat de cave... 

     

    Et voilà un samedi avec un joli cou mélancolique. Le reste c'est l'histoire d'une sensibilité blessée de très bonne heure. Ce samedi, alors je vais le regarder encore un peu, si tu permets. Oui. Il y en a de ces samedis avec des blessures si profondes qu'elles ne cicatriseront jamais. Et voilà. En plein automne nous retournerons en plein hiver...

     

    (Photo Frédérick Jeantet)