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Lubies - Page 156

  • Mais nous sommes des fantômes...

    D'abord, me dit-il,

    il y a eu ce sourire.

    Un sourire et je me répétais:

    surtout ne te retourne pas...

    Et il n'avait pas peur

    de se réinventer sous la pluie,

    ce sourire flagrant comme un amour

    de jeunesse,

    malgré les désirs transhumants

    de la ville....  

    A tâtons mes lèvres avançaient

    vers une chope coiffée

    d'écume.

    Une de plus. Une de trop.

    Je crois que la nuit,

    déjà, 

    était en train de plaindre

    le vide.

    La pluie battait la bâche.

    Des gouttes d'une eau tiède.

    Aussi lourdes

    que les larmes du diable...

    Quelques amis levaient

    encore leurs verres

    en haut style,

    jusqu'à la bouche de métro

    la plus proche.

    Ils brandissaient des souvenirs. 

    Des souvenirs qui grinçaient

    sur le pavé luisant de solitude.

    On aurait dit de vieux héros

    sous cloche...

    Il y a dans cette idée

    un peu sotte

    de continuer la fête

    et même bien après l'extinction

    des derniers feux de la jeunesse,

    la croyance naïve

    qu'au moins pour quelques heures,

    enfin 

    la sueur respire.

    Mais nous sommes des fantômes.

    Qu'on naisse avec des ailes

    ou pas,

    nous volons désormais à contre-sens...

    D'abord, me dit-il,

    il y a eu ce sourire.

    Ça s'est fait comme ça.

    Et soudain j'ai eu envie de boire

    ma bière au goulot.

    Et je me répétais:

    surtout ne te retourne pas...

     

     

     

     

     

     

     

  • Un échec, une claque...

    Et je viens encore de vivre

    cette nuit

    comme si c'était la dernière

    des dernières. 

    Sauf qu'ici, les plafonds

    sont hauts

    et vous aurez beau dire:

    on t'a jamais vu

    fouetter un cheval,

    comme ça.

    Un échec, une claque.

    Toutes les nuits

    d'aussi courte haleine

    sont douloureuses

    à force de faire

    les poubelles. 

    On vieillit, 

    il pleut et quelqu'un- même si,

    quelqu'un, je sais, ça risque

    de ne pas être assez-,

    oui, donc, quelqu'un

    devrait pouvoir s'exclamer

    sans toutes ces affétéries

    qui nous ont tant fait rire,

    avant,

    juste avant que nos visages

    virent, oh allez une dernière fois,

    au rouge coq,

    juste avant que nos bouches

    se tordent en cul de poule...

    et regarde-regarde,

    chaton,

    comme nos vies en pleine dégringolade,

    tentent de repartir

    en balade,

    oui, une dernière fois,

    regarde-regarde,

    chaton,

    comme l’œil du peintre

    essaye encore de nous faire croire

    qu'un jour,

    avant que l'hésitation ne finisse

    par gâter son geste,

    il va pouvoir retourner vivre

    dans l'ancien hôtel

    des comédiens ordinaires

    du roi.

    Regarde-regarde...

    On vieillit, 

    il pleut et quelqu'un

    devrait pouvoir nous chuchotter

    un truc bricolé à la minute.

    Le genre de truc assez

    mauvaise graine 

    mais pas lugubre

    au point qu'on se sente

    obligé

    d'accrocher son étoile

    à la première charrue

    qui passe.

    Un échec, une claque.

    Le genre de truc, quelque chose

    et à la fin, bien sur, tout devient

    du nougat

    Ça, par exemple: 

    Tu es dans ma tête,

    tout le temps

    et il doit bien y avoir

    un moyen

    de faire machine arrière...

    Et je viens encore

    de vivre cette nuit

    comme si c'était...

    Un échec, une claque.

    Et l'orage enfle

    comme un mal de tête.

    Encore cette actrice

    qui revient mettre son nez

    à la fenêtre.

    Cette fois, voilà, j'ai compris.

    A la fin de nos débuts

    dans la vie,

    c'est comme si

    on avait déjà passé l'âge...

     
     
     
  • Arranger les désastres, chaton...

    Longtemps j'ai cru, 

    me dit-il,

    qu'il n'y aurait jamais plus

    aucun espace à louer

    dans cette ville.

    Et il a fallu-

    le fallait-il vraiment?-

    que je croise l'ombre furtive

    d'une main inconnue...

    Je n'ai pas tellement envie 

    de raconter cette histoire.

    Le jour pointait son nez

    de musaraigne.

    Voilà, c'est tout.

    Et puis aussi...

    Un sourire- ce sourire qui a appris

    à être malin, à arranger les désastres,

    chaton,

    parce que la vie qu'il mène

    ne le satisfait pas...

    Et les draps s'enfonçaient 

    entre nos cuisses

    comme un poisson lune

    dans le sable...

    Au commencement, alors,

    la trame principale de cette histoire

    était mince-si mince-beaucoup trop mince,

    en fait...

    Pour finir, je refuse de t'embarquer

    là-dedans

    pour des motifs crapuleux. 

    A trop forte dose,

    comme tu le sais,

    le goût du désespoir 

    finit par museler les hommes

    et leurs désirs. 

    Et les hommes,

    comme tu t'en doutes,

    mon dieu que c'est laid

    quand ça finit par ressembler

    à ces vieux lions

    muselés par l'amour

    parce qu'au départ,

    assez sottement du reste,

    ils estimaient être nés

    pour toute autre chose.

    Et mon dieu qu'ils sont laids

    tous ces hommes-lions

    qui ont cru que le bonheur

    était dans l'ignorance

    et que rien ne vaudrait jamais

    le suspense

    des pistes de danse,

    vers la fin de ces années

    quatre-vingt

    maudites pour toujours

    et sans grande épouvante,

    où tout a pu se compliquer

    de paysage, de farce

    et de pathétique.

    Oh oui, tu penses...

    Et donc il était une fois,

    une fois en passant

    juste une fois,

    mais une fois tout de même,

    il était donc cette fois en train

    de se noyer corps et âme

    dans les nappes phréatiques

    de la mélancolie,

    où, comme tu le sais- comme tu t'en doutes-

    comme tu veux-,

    il ne fait pas bon nager

    à contre courant...