Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

- Page 6

  • Un sanctuaire...


    Il n’était bruit dans toute la vallée que des fêtes sauvages organisées à l’attention de l’équipe de rugby locale. Tout cela se passait il y a fort fort longtemps. Dans un manoir tout droit sorti des brumes d’un conte gothique. Que n’a-t-on pas dit au sujet des orgies qui s’y déroulaient, des petits vices obscurs que la nouvelle maîtresse des lieux – une anglaise forcément excentrique- encourageait. Mais tout ça, bien sur, c’était menti. Puisque j’y étais. Et que j’ai tout vu…

    Je m’avançais en direction du vieux manoir et le ciel s’est couvert. Nous étions à la mi novembre. Oui. Un de ces jours gris et sombre comme il y en a au mois de novembre. «C’est très beau de s’attarder près d’un endroit où vous avez fait vos débuts dans la vie», me répétait-elle souvent. Elle venait du nord de l’Angleterre, «Northumberland»plus précisément d’un de ces hameaux cossus que longe le mur d’Hadrien. «Hadrian Wall.» Son prénom, je préfère le garder pour moi. Mais il vous suffisait de le prononcer pour que tout le monde se retourne sur un silence de surprise et d’inquiétude. Son prénom c’était son prénom. Un prénom qui introduisait une petite note dissonante dans ce paysage de hautes terres avec des forets profondes et une population sauvage et fière pour décor d’ensemble…

    J’étais le fils des gardiens et je l’aidais pour le service contre un peu d’argent de poche. Et alors, oui, j’ai tout vu. Et tout ce qu’il y avait à voir, c’était des jeunes gens qui ne s’éternisaient jamais que quelques heures, des jeunes gens heureux de prolonger, ensemble, ces instants de paix, moment toujours un peu particulier après qu’on soit passé par toutes les incertitudes de la lutte. Et souvent je voyais naître, chez les plus bavards surtout, comme un début d’angoisse. La peur, comme elle me l’a expliqué, à l’idée de devoir bientôt se défaire du costume et de l’attirail du guerrier pour retourner à leur quotidien terne?

    Oui, c’était bien cette crainte qui se lisait sur le visage de la plupart d’entre eux, à la seule pensée d’affronter le lendemain, tout seul. «Le rugby, ça n’existe pas en dehors de la jeunesse. Ou alors ce n’est plus qu’un regret. De la nostalgie un peu à bout de souffle.» Cette phrase, je la lui ai souvent entendue dire et c’était presque toujours lorsque l’équipe s’en allait- certains regagnaient de guerre lasse le foyer, d’autres s’empressaient de disparaître dans les brouillards périphériques de la ville voisine, parfois jusqu’au petit matin-, oui, lorsque tous s’en allaient, toujours sur la pointe des pieds comme on quitte un sanctuaire, après le repas pris en commun, ce banquet- du gibier quand c’était la saison. Des plats roboratifs, pour l’essentiel, de la nourriture qui tenait à l’âme et au corps- qu’elle avait pris l’habitude de leur offrir. «Une manière comme une autre d’honorer la mémoire de mon mari. Tu sais, il a aimé ce sport à un point que j’en étais parfois jalouse. Il l’a aimé comme un pays. A vécu son cher rugby à des hauteurs incroyables. Je sais, ça peut paraître étrange, les gens d’ici trouvent d’ailleurs que ça l’est…mais quand je les regarde tous, boire, chanter, partager des confidences grivoises, c’est comme si je le retrouvais en chacun d’un…»

    «On ne peut pas vivre éternellement dans le passé, tu sais», m’avait-elle dit alors que le manoir venait tout juste d’être mis en vente. «Ce n’est pas bon de s’attarder sur ces choses-là. Au bout il y a la nuit et quand la nuit est froide, certains s’en sortent et d’autres vieillissent.»Et puis elle est partie. L’enfant solitaire que j’étais- tous les enfants sont solitaires à cet âge- l’a longtemps regretté. Et puis je me suis fait à l’idée de grandir. Je rêvais de voyages- la plupart des enfants grandis à l’ombre de ces terres froides doivent rêver d’horizons qui s’élargissent- et donc j’ai taillé la route. J’ai fait en sorte que mes rêves ne se flétrissent pas trop vite et il m’est même arrivé des aventures domestiques plutôt agréables quand, à mon tour, je n’ai plus eu que le mot Amour à la bouche. «Ah l’Amour, c’est le genre de joie qu’il n’est souvent pas permis de nommer. Ça ne se comprend pas. Ca se respire. Ça vous pousse à toutes les audaces. Comme ce rugby, peut-être …» Ça fait aussi un mal de chien, une fois que c’est fini. Comme le rugby, sans doute…

  • Déjà des fantômes...


    Alex avait toujours souhaité qu’on disperse ses cendres à l’épandeur de fumier, le vieil épandeur de son père, près du pont du Meyne, où sont les fleurs et les herbes sauvages que le vent marin fait ployer, aux premiers jours de mai, dans un long murmure, agite dans une lente mélopée et le souffle sensuel du printemps…

    C’était un soir de juillet- le soir du 21, pour être précis. Soyons donc précis- et autour des buvettes la bière caillait au jabot de la nostalgie. C’était un soir de fête. De fête au village. 23h dans le jardin des souvenirs pavés de mélancolies anonymes. Sur les pentes du Roc, les phares d’un tracteur serpentaient avec des façons de luciole et on aurait dit que ces lueurs creusaient comme des trous dans le ciel. Des tunnels temporels où du vide montaient des formes aux contours anguleux et ces formes dessinaient d’étranges calligraphies: les images poignantes de ses jeunes années. Alex aurait voulu regarder dans ces yeux-là. Et du regard mesurer la nuit en songeant à la longue route. Plonger à nouveau dans ce mur d’étoiles. Embrasser tous ces souvenirs. Déjà des fantômes. Et il aurait appelé leurs noms…

    Presque dix ans plus tôt, un peu plus bas, Alex et ses amis d’enfance- Une poignée. Les rares à avoir réchappé aux calamités ordinaires de la jeunesse. Aux virages pris dans un givre épais, aux routes de montagne au détour desquelles rugissaient encore, de loin en loin, lorsque les vents rapportaient le son métallique de la mort, les embardées folles des premières 205 GTI et des moteurs gonflés au mauvais sang et à la testostérone, oui, les rares à avoir réchappé aux virages et aux routes de montagne au détour de quoi, sorties des brumes et du cœur noir de la nuit, tant de garçons perdus avaient fait le grand saut- oui, presque dix ans plus tôt, Alex et ses amis d’enfance étaient donc venus s’échouer, l’air de vieux cuirassés en bout de course, au comptoir de la buvette. Comme ça. Manière. Une dernière fois...

    C’était la fête au village- encore un de ces villages nichés au milieu d’un cercle de montagnes tourmentées- et toute une foule alourdie d’alcool et de fatigue remuait au rythme de la disco-mobile. Un DJ hors d’âge jouait des tubes sous un ciel étoilé où, çà et là, passaient de pâles nuages. Par intermittence, quelques adolescents agitaient leurs corps sur les graviers de la place. Ils portaient tous des maillots de rugby- voilà pour la tenue de bal adoptée à l’unisson par ici- répliques des équipes de club qu’ils soutenaient, et dans ces moments particuliers, cet âge sensible, oui on veut bien, mais avec quand même toute la vie devant soi, oui dans ces moments où la jeunesse n’est rien moins qu’un âge cannibale, où presque aucune pensée ne vous occupe- ne vous pollue, à part ce désir fou de vivre, comme ils semblaient heureux, ces jeunes gens, heureux de pouvoir mordre à belles dents à même la gorge de la nuit, d’y laisser leurs traces comme autant de suçons sur le cou des filles. Oui. Comme ils semblaient heureux de vivre…

    Alex en avait presque les larmes aux yeux. Mais il n’a pas pleuré. Ou alors il a levé son verre pour y escamoter son visage, a fait mine de trinquer aux étoiles et comme ça. Oui comme ça… Les jeunes, de toute façon, il faut leur foutre la paix et qu’ils vivent leurs destins, qu’ils s’y tiennent comme on tiendrait une position d’où le sort entier de la bataille va dépendre. Les jeunes, surtout qu’ils se tiennent hors de la portée sinistre des adultes, des vieux cons de son espèce. Depuis toujours la jeunesse est peuplée d’enfants qui vivent de bousculades héroïques à la frontière. Ils vont. Ils viennent. Ils gagnent. Ils perdent. Ils font ça sans se soucier de ce que va devenir leur vie. Par ici, ils jouent au rugby comme on ferait partie d’un groupe de rock. Par ici le rugby, comme ailleurs la musique électrifiée ou pas, ne semble avoir été fait que pour approfondir le désir. Ils rêvent de s’y tenir droit, sous la règle tellement plus élémentaire de quelques bons sentiments, hors de la vue du triste monde qui -le soupçonnent-ils déjà?- ne les loupera pas après coup, Alex le sait bien, et c’est une façon comme une autre de prendre une revanche tardive et nette sur leur liberté, de les rappeler au bon souvenir de cette constante morbide qui leur fera sous peu voir tout en gris, quand viendra l’heure de raccrocher.

    Oh mais alors qu’ils en profitent. Qu’ils partent à la fête. Qu’ils restent concentrés- exclusivement concentrés- sur la rumeur de leurs rires. Qu’ils étanchent leurs soifs d’aventures sans trop se soucier du bruit de la source. Et qu’ils jouent. Oui. Qu’ils plaquent à se faire mal à l’épaule. Qu’ils s’élancent, tant qu’ils peuvent, dans la joyeuse course qui s’offre à eux. Alex regarde les pentes du Roc où les phares du tracteur ont maintenant- et ça fait bien longtemps. Bien longtemps- cessé de creuser les ténèbres de la nuit et il sait que tout passe…

    Presque dix ans plus tôt, alors…Dans un long soupir il se souvient. Et puis ses mains qui se pressent dans le vide…C’est la fête au village et les tournées s’enchaînent. Lui et ses amis d’enfance sont venus, une dernière fois, encercler la buvette. Il fait froid et pourtant ils s’obstinent, en short, le col du polo relevé par bravade, pour faire « classe ou kéké». Demain, possible qu’en s’extirpant d’un sommeil agité, plein de courbatures et le foie malade, ils tousseront comme des grands-pères. Possible. Pour certains, les plus mélancoliques, il sera toujours temps de songer à nouveau à ce printemps de la vie, lorsqu’ils couraient eux-aussi leur vingt ans sous un ciel à fendre l’âme...

    Alex avait toujours souhaité qu’on disperse ses cendres à l’épandeur de fumier, le vieil épandeur de son père, près du pont du Meyne où sont les fleurs et les herbes sauvages…