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Un sanctuaire...


Il n’était bruit dans toute la vallée que des fêtes sauvages organisées à l’attention de l’équipe de rugby locale. Tout cela se passait il y a fort fort longtemps. Dans un manoir tout droit sorti des brumes d’un conte gothique. Que n’a-t-on pas dit au sujet des orgies qui s’y déroulaient, des petits vices obscurs que la nouvelle maîtresse des lieux – une anglaise forcément excentrique- encourageait. Mais tout ça, bien sur, c’était menti. Puisque j’y étais. Et que j’ai tout vu…

Je m’avançais en direction du vieux manoir et le ciel s’est couvert. Nous étions à la mi novembre. Oui. Un de ces jours gris et sombre comme il y en a au mois de novembre. «C’est très beau de s’attarder près d’un endroit où vous avez fait vos débuts dans la vie», me répétait-elle souvent. Elle venait du nord de l’Angleterre, «Northumberland»plus précisément d’un de ces hameaux cossus que longe le mur d’Hadrien. «Hadrian Wall.» Son prénom, je préfère le garder pour moi. Mais il vous suffisait de le prononcer pour que tout le monde se retourne sur un silence de surprise et d’inquiétude. Son prénom c’était son prénom. Un prénom qui introduisait une petite note dissonante dans ce paysage de hautes terres avec des forets profondes et une population sauvage et fière pour décor d’ensemble…

J’étais le fils des gardiens et je l’aidais pour le service contre un peu d’argent de poche. Et alors, oui, j’ai tout vu. Et tout ce qu’il y avait à voir, c’était des jeunes gens qui ne s’éternisaient jamais que quelques heures, des jeunes gens heureux de prolonger, ensemble, ces instants de paix, moment toujours un peu particulier après qu’on soit passé par toutes les incertitudes de la lutte. Et souvent je voyais naître, chez les plus bavards surtout, comme un début d’angoisse. La peur, comme elle me l’a expliqué, à l’idée de devoir bientôt se défaire du costume et de l’attirail du guerrier pour retourner à leur quotidien terne?

Oui, c’était bien cette crainte qui se lisait sur le visage de la plupart d’entre eux, à la seule pensée d’affronter le lendemain, tout seul. «Le rugby, ça n’existe pas en dehors de la jeunesse. Ou alors ce n’est plus qu’un regret. De la nostalgie un peu à bout de souffle.» Cette phrase, je la lui ai souvent entendue dire et c’était presque toujours lorsque l’équipe s’en allait- certains regagnaient de guerre lasse le foyer, d’autres s’empressaient de disparaître dans les brouillards périphériques de la ville voisine, parfois jusqu’au petit matin-, oui, lorsque tous s’en allaient, toujours sur la pointe des pieds comme on quitte un sanctuaire, après le repas pris en commun, ce banquet- du gibier quand c’était la saison. Des plats roboratifs, pour l’essentiel, de la nourriture qui tenait à l’âme et au corps- qu’elle avait pris l’habitude de leur offrir. «Une manière comme une autre d’honorer la mémoire de mon mari. Tu sais, il a aimé ce sport à un point que j’en étais parfois jalouse. Il l’a aimé comme un pays. A vécu son cher rugby à des hauteurs incroyables. Je sais, ça peut paraître étrange, les gens d’ici trouvent d’ailleurs que ça l’est…mais quand je les regarde tous, boire, chanter, partager des confidences grivoises, c’est comme si je le retrouvais en chacun d’un…»

«On ne peut pas vivre éternellement dans le passé, tu sais», m’avait-elle dit alors que le manoir venait tout juste d’être mis en vente. «Ce n’est pas bon de s’attarder sur ces choses-là. Au bout il y a la nuit et quand la nuit est froide, certains s’en sortent et d’autres vieillissent.»Et puis elle est partie. L’enfant solitaire que j’étais- tous les enfants sont solitaires à cet âge- l’a longtemps regretté. Et puis je me suis fait à l’idée de grandir. Je rêvais de voyages- la plupart des enfants grandis à l’ombre de ces terres froides doivent rêver d’horizons qui s’élargissent- et donc j’ai taillé la route. J’ai fait en sorte que mes rêves ne se flétrissent pas trop vite et il m’est même arrivé des aventures domestiques plutôt agréables quand, à mon tour, je n’ai plus eu que le mot Amour à la bouche. «Ah l’Amour, c’est le genre de joie qu’il n’est souvent pas permis de nommer. Ça ne se comprend pas. Ca se respire. Ça vous pousse à toutes les audaces. Comme ce rugby, peut-être …» Ça fait aussi un mal de chien, une fois que c’est fini. Comme le rugby, sans doute…

Commentaires

  • Décidément ta prose me plait beaucoup.
    Si j'ai quelque chose à dire, c'est que j'ai, à chaque fois, à chaque texte, l'impression qu'il peut être le début d'un roman ou, du mois, d'une nouvelle....Et puis, en seconde analyse, qu'il serait peut-être possible de regrouper toutes ces portions de textes, comme les éléments d'un puzzle et de les regrouper -juste comme il faut- afin d'obtenir le tout fini.

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