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  • Un nouveau soleil...

    Comment veux-tu que j’avance, lui disait-elle, si tu ris quand je sais que ça te blesse. Et c’était juste au moment où je dépliai mon journal de sport. Deux minutes plus tôt, je venais de m’écrouler- l’insomnie de la veille, au bord d’un précipice de souvenirs, déjà m’annonçait que mes jambes risquaient, ce jour, de mourir avant moi- oui je m’écroulais avec des façons trompeuses d’éléphant usé par tout une vie de rigolo de cirque, et voilà pour ma nuit sans sommeil jetée à la face du monde comme un paquet de sottises, et vlan sur la banquette- le genre de banquette où la solitude a toujours adoré se mettre en scène- située juste en face de la table où ce couple espérait encore- enfin c’est ce que j’ai d’abord pensé-un renversement de situation. Elle- ses cheveux frisés, mousseux, semblaient bien difficile à vivre et ils lui donnaient un air désuet, un air assez romantique- paraissait nerveuse. Lui, beaucoup trop calme. Les mots peinaient à meubler leur fatigue. L’amour et la sauce tomate. L’enfance et les badges du télépéage. Les livres de Modiano et gnagnagna. Elle l’avait beaucoup lu. Dans sa jeunesse. Il ne s’était jamais senti trop à son aise avec les mélancolies du «rhumatologue de l’Etoile», comme il disait, pas peu fier de son bon mot.
    Nous étions en présence d’un dimanche matin de plus, pressé de vous vendre son désir d’un nouveau soleil, ailleurs que sous les cieux acides pour vieux cons dans mon genre, pour qui, et ça fait longtemps, les dimanches ne sont que la suite logique de tous ces samedis sans les empoignades et les éclats de rire de la jeunesse et tout ça qui résonne désormais, pour nous qui sommes sur l’âge, dans le vide de nos vies sans rugby, oui, puisque que ça fait si longtemps que le corps a cessé de suivre la cadence. Si longtemps. Ah ces années à vivre en se laissant flotter dans l’insouciance fraternelle, à la poursuite de notre dernier rêve à tenir à peu près debout: faire vivre cette satanée balle oblongue aux rebonds encore plus capricieux que la jeunesse, en recréant entre nous une sorte de société idéale, et sans doute y avait-il, inconsciemment, ce désir que nos corps puissent faire rempart, et le plus tard possible, aux rumeurs gris fer qui montaient, de plus en plus menaçantes à mesure que les années nous rattrapaient. (C'est comme si le texte était bu comme une marée à partir de là...)

    Reste-t-il quelque chose à dire, a-t-fini par lâcher d’une voix lasse qui ne laissait aucune chance à leur amour, si tant est que. Mais ne s’agissait-il pas plutôt d’une de ces histoires sans lendemain auxquelles l’aube voudrait faire croire qu’avec un surcroit de délicatesse, il se pourrait qu’elle dure au moins ce que dure le jour. Le jour d’après. Possible. Ce bar n’était pas né de la dernière bruine et le pli d’amertume qui se dessina bientôt aux commissures des lèvres de cette femme- et ça faisait comme la croute d’une cicatrice. Un rappel à l’ordre du triste monde- n’allait pas l’impressionner plus que ça. Non. Pourtant j’aurais aimé que l’homme fasse preuve d’un peu plus de tact et que sa voix s’adoucisse et qu’elle s’incline tant soit peu, oh quelques minutes, sur la pente secrète du langage, là où les êtres réussissent parfois à porter les mots selon des vitesses différentes. Mais il n’aimait pas les livres de Modiano. L’affaire était entendue. Il ignorait ce que c’est-ce que ça fait de vivre en équilibre précaire au dessus des gouffres. Elle s’est levée. Il l’a regardée s’enfuir vers la bouche du métro le plus proche. A commandé un demi et voilà. Un tube de l’été précédent achevait de ramollir l’atmosphère. J’avais envie d’un morceau de rock héroïque, alors j’ai cassé ma biscotte en deux.
    La veille, un sms m’annonçait que la vieille bande au sein de laquelle j’avais été champion de France, certes de 2em série, mais champion de France tout de même (soulever un bouclier conquis de haute lutte avec une troupe d’amis, ah vraiment c’est quelque chose. Un jour qui reste gravé à tout jamais dans les chairs) entendait se reformer le temps d’un dimanche, d’un barbecue et d’un petit tournoi de flag rugby et le tout dans l’ordre et le désordre qu’on voulait. Le cœur m’avait sauté trois battements et je m’étais empressé de répondre un oui franc et massif.
    Ensuite, j’ai pris certaines résolutions. Me remettre en forme pour ce jour si particulier figurait tout en haut de ma liste. Je jurais mordicus de me lever tôt, dès l’aube, et de ressortir le vieux flottant ainsi que ma paire de baskets du placard où ils achevaient probablement de moisir. Peu importe qu’il fasse chaud, nous étions au début de juin, j’enfilerai aussi mon k-way dans le seul but de transpirer, de perdre un peu de gras. Je voulais être prêt. J’allais être prêt. On allait voir ce qu’on allait voir. Ah ça mais…
    Et puis, pour fêter la nouvelle dignement, j’ai ouvert cette bouteille de Minervois qui me faisait de l’œil depuis un bon moment. Et puis, alors, j’ai bu. En allant farfouiller dans le placard à la recherche du flottant et d’un reliquat de survêtement qui tienne encore la distance, je suis tombé sur un vieux ballon. Ce ballon, bien sur, je l’ai tout suite reconnu. C’était le ballon de la finale. Bien sur. Il m’avait été offert par l’ensemble de l’équipe- j’avais inscrit le drop de la victoire. A ce jour, sans doute la seule chose que je n’ai pas réussi à rater de toute mon existence- et je me souviens, cependant que les gars de la troisième ligne avaient encore envie d’inviter la nuit à boire la mer et même les poissons, oui je me souviens des mots que « le Calife», notre capitaine, avait prononcé à voix basse, avec toute la tendresse dont ce guerrier impitoyable de l’ombre- «le Calife» jouait seconde ligne- était coutumier sitôt que l’homme en noir avait mis fin à la bataille. Le souvenir de ces mots, oh, c’était comme…
    Je me suis resservi un autre verre et puis un autre et puis un autre…de sorte que je suis vite retrouvé dans la position couché du videur de litre. Là, avachi sur ma table de cuisine, dans un étrange face à face avec le ballon. Ce ballon, vous savez, au bout d’un moment alors je me suis à le consulter comme s’il s’agissait d’une espèce de boule de cristal. Oui c’était à peu près ça. «Qui est cet homme que tu vois?» Oui, et ça donnait à peu près ça. «Qui est-il censé être cet homme? J’ai perdu mon cœur, tu sais. J’ai du l’enterrer trop profond. Sous l’océan déchaîné d’une mêlée ouverte.» Ce ballon, très vite je l’implorais de toutes mes forces. «Sauve-moi de toute cette mélancolie. Redis-moi comme la vie était belle. Oh vieux bout de cuir, redis le moi. Explique-moi pourquoi la poussière s’amasse un peu partout sur les livres. Pourquoi j’ai fini par trouver ça logique, parce qu’il y a bien longtemps- oui, ça fait longtemps- que plus personne n’aère les pièces par ici et alors, juste avant que tu reviennes me chercher, oui, je trouvais presque qu’ainsi… les choses étaient à leur place.»
    L’homme sirotait un demi en pianotant- sans doute mais dans le fond qu’est-ce que j’en savais?- d’autres mots d’amour morts nés sur son téléphone. Moi aussi j’aurais bien trempé mes lèvres un peu sèches dans une chope aussi mousseuse que les cheveux de cette femme qui devait se maudire entre deux rames- mais qu’est-ce que j’allais imaginer- pour avoir cru, naïve, aux promesses d’un nouveau soleil.

  • Sauvées du vent...

    Je voulais lui décrire ce coin tranquille des Batignolles à voix basse et puis le vent s’est levé. C’était un vent comme on en avait plus revu dans le quartier depuis une trentaine d’années, oui au moins. Alors elle a prétexté un rendez-vous professionnel de la plus haute importance et voilà, elle a fait comme le vent. Et elle est partie. Pourquoi nous étions-nous retrouvés, une demie heure plus tôt, à discuter sur ce banc humide et froid du parc Martin Luther King, assis devant nos formules sandwich- salade- quart d’eau minérale et plus si affinités, juste en face de la nouvelle cité judiciaire qui se dresse dans une certaine majesté hi-tech ? Il me semble que c’est à cause du titre du journal sportif que je m’étais mis à consulter d’un œil vague, pour tuer le temps. Que disait-il de si extraordinaire ce titre, vers quel souvenir marquant la renvoyait-elle?

    Il était question, ça je m’en souviens, d’un match du tournoi à venir. D’un France-Irlande imminent. Une rencontre à la saveur particulière puisque la nomination, de fraîche date, d’un nouveau sélectionneur alimentait déjà tous les fantasmes- apportant, comme toujours en pareil cas, son lot d’espoirs et d’attentes. Il en va dans ce domaine comme en d’autres et le mythe du sauveur dure le temps qu’il dure- et à présent que l’heure de vérité arrivait, enfin on allait voir ou pas…ce qu’on allait voir. Oui, ça au moins j’en suis sur, le rugby, de manière assez inattendue, avait bel et bien servi d’élément déclencheur à notre conversation. Est-ce que j’allais me rendre au stade pour assister au match? La question avait fusé d’une manière si innocente et pour tout dire presque familière, qu’il m’avait paru tout naturel de lui répondre, alors qu’en pareil cas, je vous avoue...Non, je n’irai pas. Etait-ce, donc, que je n’aimais pas tellement ça, le rugby? C’était surtout – avec le recul, je peine encore à m’expliquer pourquoi je lui ai fait tout à coup ce genre de confidences- oui, c’était surtout que depuis plusieurs années, la foule me faisait peur, m’occasionnait d’effroyables crises d’angoisse. Elle comprenait. La première fois, elle avait, elle aussi, ressenti ce genre de malaise. Les clameurs. Le bruit mat des chocs. Tout ça. Sa première fois? C’était pour une finale de championnat. Au Parc des Princes. Une enceinte dont l’architecture gris fer l’avait frappée, qu’elle avait trouvé, un peu malgré elle…extrêmement…oui, très belle. Quels clubs s’affrontaient ce soir-là? Elle a feint de ne pas entendre ma question et s’est mise, comme si tout cela allait de soi, à me parler de son père.

    Son père, me dit-elle, c’est un peu comme s’il avait été rugbyman toute sa vie, vous savez.Joueur tout d’abord, bien sur, et même jusqu’à un âge très avancé. Très avancé? Oui. Au-delà de quarante ans. Ensuite il avait entraîné. A quel niveau? «A hauteur d’hommes, en série régionale», avait-elle répondu, un peu ailleurs, comme si elle citait la phrase de quelqu’un d’autre. Les gens qui ont le goût des citations sont toujours nimbés d’un halo de mélancolie, me suis-je dit alors. Et cette femme l’était à coup sur, mélancolique. Il avait terminé «sa carrière»- en était-ce vraiment une? Ne s’agissait-il pas plutôt d’une espèce de vocation irrévocable?-en tant que dirigeant fédéral, «bénévole»- elle a insisté à plusieurs reprises sur ce mot. Bénévole- et elle se souvenait, avec un voile d’émotion dans la voix, de l’époque où il arbitrait, et notamment des derbys musclés qui l’amenaient très souvent à se muer en agent du maintien de l’ordre, avant et après les rencontres, sur et en dehors du terrain. «Papa avait une telle autorité naturelle, vous savez, que tout finissait toujours par s’arranger. Et pourtant, certaines fois, il y aurait eu largement de quoi avoir peur.» Elle avait dit ça en souriant et ce sourire vous auriez dit trois petits moineaux mettant en scène leur tristesse sur les moustaches d’un vieux chat. C’était simple et touchant. Ce sourire qui se penchait au bord d’un gouffre.

    Comme elle parlait, intarissable sur les années d’arbitrage de son père, à un moment j’ai remarqué la présence de deux sacs posés à ses pieds et qui dépassaient un peu du banc où nous nous tenions d’un bord l’autre, à distance respectable. Pas le genre de sacs qu’on voit habituellement aux bras des filles. Non. Pas exactement ce genre-là. Un gros sac, style barda militaire et un autre plus petit: un sac de sport, ai-je aussitôt songé. Probablement qu’il contenait les reliques du Papa. Ses affaires de rugby, sans doute. Probablement. Elle a intercepté mes regards, et alors le sien s’est baissé aussitôt vers le sac plus petit et, pour la première fois depuis le début de notre conversation, son visage est soudain devenu beaucoup plus grave. «Papa est parti ce matin. Je suis passé prendre ses affaires et…»

    Et puis le vent s’est levé et elle partie. C’est seulement au bout de quelques minutes que j’ai réalisé qu’elle avait oublié le moins volumineux des deux sacs. Le sac qui contenait donc, probablement, les derniers vestiges de toute une existence placée sous la règle du rugby. J’ai, je vous l’avoue, bien eu envie d’en avoir le cœur net. Mais au dernier moment, quelque chose- ce souffle de pudeur qu’il y avait dans le vent. Oui, voilà- m’a retenu. Alors je me suis levé à mon tour et je l’ai laissé là, ce sac. Il devenait évident que c’était sa place.

    Encore aujourd’hui, je m’interroge quelquefois au sujet de cette femme. De son envie subite de confidences que je crois comprendre et pourtant, c’est bien sa part de mystères qui me chavire l’âme. Ce dont je suis sur, en revanche, c’est qu’elle a bien fait de confier la mémoire de son père à la grâce du hasard. Peut-être aurais-je du l’ouvrir, voilà le remords qui me taraude. Et qui sait si le vent n’aurait pas éparpillé tous ces souvenirs afin qu’ils perdurent à tout jamais. Mais peut-être quelqu’un- quelqu’un de beaucoup plus romantique, quelqu’un de vraiment charitable, lui- s’en est-il chargé, en définitive. Et alors, oui, qui sait…

     

  • Les larmes du diable...

    C'est étrange, vous savez, comme il y a des nuits- sans doute a-t-on trop bu, trop ri et puis, oh...-, où alors, la mémoire- ce gruyère quand nous sommes un peu sur l'âge, juste un peu, oui mais...- nous forcerait presque à revivre certains souvenirs et comment dire...Pas qu'ils soient embarrassants. Non. Pas plus que ça. Juste qu'ils vous renvoient à cette période d'avant vos débuts dans la vie. Et assez peu de monde, heureusement, pour se souvenir à quel point la jeunesse était ce lieu hanté…

    Nous sommes arrivés au village dans l’après-midi. Une longue route. Près de 900 km avalés d’une traite. Tu tenais absolument à conduire, alors tu as conduit. Un peu trop vite, d’ailleurs, mais j’ai évité de t’en faire la remarque. Et puis nous avions décidé de prendre des chemins de traverse. De fuir la foule, les cohues estivales. C’était mon idée et tu as deviné à ma façon de vouloir étirer les choses que ce retour au village me coûtait un peu, me gênait. Oui que tout ça me pesait, d’une certaine manière. Il y a toujours une forme de régression à revenir sur les lieux de votre jeunesse. Les lieux demeurent inchangés mais sous les apparences, comme un courant étrange qui trouble l’onde.

    Dans le fond, c’est toujours pareil alors que tout concourt, vous pousserait presque à croire que tout a changé. En mieux? En pire? Personne n’arrive jamais à se décider. Et c’est vrai qu’ici rien n’avait changé. Même place éclaboussée par la lumière d’août. Mêmes tilleuls et leurs façons plantureuses, dressés dans l’attente d’une hypothétique relève de la garde. Et à l’ombre du feuillage, les mêmes lourdeurs des joueurs de boules, encore plus lourds, plus lents, peut-être, que dans mon souvenir. Seul le bruit de l’abreuvoir manquait à l’appel- et dessous le caniveau en pierre. Cette mousse verdâtre qui recouvrait la margelle et nous qui en glissions parfois à force de scruter le fond, de remuer la vase à l’aide de nos petites branches de frêne, en quête de têtards ou de cette fameuse salamandre rouge qui, bien sur et pas plus que le dahu, n’a jamais existé- oui, quand nous sommes arrivés, j’ai remarqué un parking à la place de l’abreuvoir à vaches où certains veaux avaient peur de boire, ça me revient, à cause du bruit de la fontaine…

    Il fait nuit. Une belle nuit d’été. Une nuit pure, presque fraîche et dans le ciel constellé d’étoiles, il y a comme un souvenir qui flambe. Ma mère qui feuilletait le bulletin local sur la terrasse, «quatre pages et rien dedans!», rentre une minute et ses espadrilles fatiguées font un joli bruit de serpillière sur le sol, comme le reste toujours impeccable. Possible qu’elle ait encore- et pour la énième fois de la semaine- tout lavé à grand eau en apprenant notre venue. «Ton père dit toujours que je suis maniaque. Mais si je l’écoutais, la maison serait un vrai taudis. Et dieu sait ce qu’il me rapporte comme saletés! Lui et sa ferme, comme s’il pouvait pas prendre sa retraite, à son âge. Trois ou quatre poules, ça suffirait bien et on pourrait faire un beau voyage, de 5temps en temps. Mais non, il lui faut ses vaches. Alors, adieu panier.» Papa va sur ses soixante-dix ans. Maman n’est pas prête de partir en voyage…

    Une autre nuit d’été, à présent je m’en souviens, nous nous étions baignés dans cet abreuvoir. Mais il s’agissait d’une nuit bleue. Une de ces nuits glacées, une nuit bienvenue quand les ardeurs de l’adolescence ne demandent qu’à être tempérées sur le pouce, comme ça, sur les coups de trois heures du matin. Une nuit un peu folle au cours de laquelle la petite bande de copains que nous formions alors avait mûri le projet, lui aussi un peu fou, mais quelque peu bancal, carrément pourri à la base, de mener une expédition que nous voulions punitive- et voilà un bien grand mot dans la bouche morveuse d’une poignée de gamins avec pour seule ligne d’horizon la croupe bossue des vaches et dont les exploits se limitaient jusqu’ici à quelques paquets de Caporal chipés à la sauvette dans la besace du garde- champêtre et encore fallait-il que le bougre s’endorme contre une souche après le coup de vin cuit de trop, comme cela lui arrivait parfois, certains dimanches, au retour de chez quelque veuve isolée des métairies voisines- projet mûri dans l’amertume- il fallait voir nos visages dévastés, tordus par un stupide désir de vengeance et nos petites tendresses déçues battant nos paupières toutes rétrécies de haine à mesure que le courage nous venait maintenant que les bouteilles de mousseux, escamotées en douce par le fils de l’épicier, circulaient de bouche en bouche- oui, projet de nous venger et pas qu’un peu de l’équipe qui venait de nous battre- à plate couture. Par plus de six essais d’écart, imaginez!- en finale du grand tournoi réunissant, chaque année à l’occasion du quinze août, rien moins que toutes les équipes cadets de la région. Un tournoi auquel nous venions de participer pour la première fois…

    Maman parait nerveuse. Ses rhumatismes la tourmenteraient-elle plus que d’habitude? Oui, sans doute. «Tu n’aurais pas vu mon châle, par hasard?» lâche-t-elle, sur un ton presque autoritaire, avant de se raviser, de se remettre à parler à voix basse. Je lui fais un petit signe de la main. Lui indique le canapé où tu viens de t’assoupir et c’est là, près du feu. « Oh la pauvre. Elle doit être exténuée après tous ces kilomètres. Ne la dérange pas. » Papa est monté depuis un bon moment déjà. «J’attends que le sommeil vienne pour de bon, tu sais, avant de le rejoindre. Ton père ronfle et c’est pas de pour rire, hein. Cet hiver, et bien sa tête a atterri sur la mangeoire, la fois où il a dégringolé par une trappe du pallier. Y s’est pas loupé. Le nez en a pris un coup…Déjà que. Mais va lui faire entendre qu’il doit se faire voir! Pff…J’espère au moins qu’avec le bruit de l’orchestre, il va quand même arriver à s’endormir. Et toi, à la fête, tu n’y vas pas…juste faire un tour…»

    Depuis deux ans, nous avions coutume d’assister à ce tournoi dans les tribunes, convaincus cependant qu’on aurait eu toutes les chances d’y briller, si et seulement si. Oui mais voilà, même par ici, août dépeuplait tout, amputant à chaque fois notre équipe d’au moins deux ou trois éléments. Un tel en vacances à la mer, tel autre parti aider un oncle pour les moissons. Jamais les mêmes qui manquaient mais il en manquait toujours un ou deux. Et chaque année, la déception de ne pouvoir y prendre part nous accablait. Quand vous êtes jeune, que vous jouez au rugby, je ne sais pas, mais il me semble que vous ne pouvez aimer que ce qui se gagne- ou ce qui se perd, mais ça c’est au prix d’un sacré cheminement intérieur que seuls certains d’entre nous allaient entreprendre, beaucoup plus tard.- en jouant. Toujours, tapi comme une bête, il y a en chacun de vous ce besoin, inconscient mais tenace, de se confronter à l’autre, de mesurer ses forces à l’aune d’un adversaire qu’on estime enfin à sa taille, ou même infiniment- largement supérieur et tout est là, des mots féroces, des mots au goût de sang pour un peu vous couleraient de la bouche, le cœur n’a plus qu’une seule idée en tête: s’ouvrir au tout venant, à ce qui va bientôt vous écorcher le cuir. S’offrir.
    Téter les larmes du diable. Alors, réduits par la force des choses à ne faire que ça: regarder les autres courir, sauter, plaquer, se passer la balle, nous donnaient l’impression de n’être que de vulgaires petits voyeurs- A 14 ans, votre place n’est pas en tribunes, non, ça c’est tout juste bon pour les anciens, vos parents, vos copines...- et on l’avait vraiment mauvaise. Vraiment. Surtout Charles, notre demi de mêlée, le capitaine de l’équipe, un véritable chef de meute, lui…

    Maman est montée se coucher dans une odeur de tisane. Je suis venu m’asseoir près du feu. Tu dors profondément. Je t’observe en tirant quelques lattes sur cette cigarette slim que je viens de prélever en douceur dans ton paquet, celui que tu destines en général aux soirs de fête, lorsqu’il te plait d’en fumer une ou deux en passant, d’un air distrait. «Ca me donne une allure presque mondaine, enfin, moi je trouve.» dis-tu quand les gens t’interrogent, toujours surpris de te voir un clope à la bouche. D’ici je peux sentir ton cœur qui bat, le sentir battre comme si c’était le mien- aussi clairement que si c’était le mien. Enroulée dans ce châle, je me demande si tu es vraiment faite d’os et de peau. Hier, lors d’un de nos innombrables- c’est simple, à force j’ai perdu le compte- petits détours buissonniers, tu m’as appris que cette bière un peu fade que je venais d’avaler d’une traite, oui, que cette bière avait commencé à mousser depuis la mer du Japon et j'ai aussitôt cessé de regarder la terrasse- petite terrasse de centre ville vampirisée par une serveuse qui avait des mots pour à peu près tout. C'était au point que son plateau débordait. En plus du reste regardant son métier, là-dessus des tas de mots qui patientaient, joyeuse troupe de comédiens guettant la consigne, "action!", toujours prêts à l'emploi, toujours bons pour le service. C'était assez beau. Il faisait de plus en plus soif.- oui, j’ai aussitôt cessé de regarder le monde avec cet air écrasant de supériorité que tu me reproches si souvent. Tu sais, cet air-là…

    C'est étrange, vous savez, comme il y a des nuits- sans doute a-t-on trop bu, trop ri et puis, oh...-, où alors, la mémoire- ce gruyère quand nous sommes un peu sur l'âge, juste un peu, oui mais... J’ai fini par aller faire un tour à la fête. Il était assez tard quand je me suis décidé, à peu près certain de n’y rencontrer personne, aucune tête connue, aucun ami qui puisse me ramener plus de trente ans en arrière. Ca m’allait plutôt bien. Mais dans le fond, c’est toujours pareil alors que tout concourt, vous pousserait presque à croire que tout a changé. Je suis tombé sur Charles, accoudé à l’angle de la buvette. Charles notre demi de mêlée de l’époque, Charles le capitaine de l’équipe, un véritable chef de meute lui, Charles qui au dernier moment nous avait persuadé de faire machine arrière, cette nuit-là… et autour réunis en cercle, presque tous les membres de l’équipe. Et ils étaient tous là, à part bien sur ceux qui manquaient. Même par ici, août dépeuplait tout, un tel parti à la mer en famille, un autre requis par quelque vêlage difficile. Peut-être évoquaient-ils à nouveau- mais comme j’ai préféré fuir, tourner les talons, je n’en sais rien- cette fois- la seule- où nous avions enfin pu prendre part à ce tournoi qui voyait toutes les équipes cadet de la région s’opposer? Cette fois où nous avions été battus en finale- écrasés à plate couture par plus de six essais d’écart- et qu’autour de l’ancien abreuvoir, beaucoup plus tard dans la nuit, alors que les bouteilles de mousseux achevaient de tiédir de main en main, en renardant au fond de nos gorges, nous était venue l’idée un peu folle-et assez sotte aussi- de «mettre le souk» en nous invitant derechef à la petite sauterie- une sorte de troisième mi-temps «soda boules à facettes» disait Charles-que nos vainqueurs improvisaient avec l’assentiment tacite de leurs entraineurs, «Chez nous! Dans notre propre salle des fêtes!»

    Oui, c'est étrange, vous savez, comme il y a des nuits- sans doute a-t-on trop bu, trop ri et puis, oh...-, où alors, la mémoire- ce gruyère quand nous sommes un peu sur l'âge, juste un peu, oui mais...- nous forcerait presque à revivre certains souvenirs et comment dire...Pas qu'ils soient embarrassants. Non. Pas plus que ça. Juste qu'ils vous renvoient à cette période d'avant vos débuts dans la vie. Et assez peu de monde, heureusement, pour se souvenir à quel point la jeunesse était ce lieu hanté…