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Lubies - Page 144

  • Déjà des fantômes...


    Alex avait toujours souhaité qu’on disperse ses cendres à l’épandeur de fumier, le vieil épandeur de son père, près du pont du Meyne, où sont les fleurs et les herbes sauvages que le vent marin fait ployer, aux premiers jours de mai, dans un long murmure, agite dans une lente mélopée et le souffle sensuel du printemps…

    C’était un soir de juillet- le soir du 21, pour être précis. Soyons donc précis- et autour des buvettes la bière caillait au jabot de la nostalgie. C’était un soir de fête. De fête au village. 23h dans le jardin des souvenirs pavés de mélancolies anonymes. Sur les pentes du Roc, les phares d’un tracteur serpentaient avec des façons de luciole et on aurait dit que ces lueurs creusaient comme des trous dans le ciel. Des tunnels temporels où du vide montaient des formes aux contours anguleux et ces formes dessinaient d’étranges calligraphies: les images poignantes de ses jeunes années. Alex aurait voulu regarder dans ces yeux-là. Et du regard mesurer la nuit en songeant à la longue route. Plonger à nouveau dans ce mur d’étoiles. Embrasser tous ces souvenirs. Déjà des fantômes. Et il aurait appelé leurs noms…

    Presque dix ans plus tôt, un peu plus bas, Alex et ses amis d’enfance- Une poignée. Les rares à avoir réchappé aux calamités ordinaires de la jeunesse. Aux virages pris dans un givre épais, aux routes de montagne au détour desquelles rugissaient encore, de loin en loin, lorsque les vents rapportaient le son métallique de la mort, les embardées folles des premières 205 GTI et des moteurs gonflés au mauvais sang et à la testostérone, oui, les rares à avoir réchappé aux virages et aux routes de montagne au détour de quoi, sorties des brumes et du cœur noir de la nuit, tant de garçons perdus avaient fait le grand saut- oui, presque dix ans plus tôt, Alex et ses amis d’enfance étaient donc venus s’échouer, l’air de vieux cuirassés en bout de course, au comptoir de la buvette. Comme ça. Manière. Une dernière fois...

    C’était la fête au village- encore un de ces villages nichés au milieu d’un cercle de montagnes tourmentées- et toute une foule alourdie d’alcool et de fatigue remuait au rythme de la disco-mobile. Un DJ hors d’âge jouait des tubes sous un ciel étoilé où, çà et là, passaient de pâles nuages. Par intermittence, quelques adolescents agitaient leurs corps sur les graviers de la place. Ils portaient tous des maillots de rugby- voilà pour la tenue de bal adoptée à l’unisson par ici- répliques des équipes de club qu’ils soutenaient, et dans ces moments particuliers, cet âge sensible, oui on veut bien, mais avec quand même toute la vie devant soi, oui dans ces moments où la jeunesse n’est rien moins qu’un âge cannibale, où presque aucune pensée ne vous occupe- ne vous pollue, à part ce désir fou de vivre, comme ils semblaient heureux, ces jeunes gens, heureux de pouvoir mordre à belles dents à même la gorge de la nuit, d’y laisser leurs traces comme autant de suçons sur le cou des filles. Oui. Comme ils semblaient heureux de vivre…

    Alex en avait presque les larmes aux yeux. Mais il n’a pas pleuré. Ou alors il a levé son verre pour y escamoter son visage, a fait mine de trinquer aux étoiles et comme ça. Oui comme ça… Les jeunes, de toute façon, il faut leur foutre la paix et qu’ils vivent leurs destins, qu’ils s’y tiennent comme on tiendrait une position d’où le sort entier de la bataille va dépendre. Les jeunes, surtout qu’ils se tiennent hors de la portée sinistre des adultes, des vieux cons de son espèce. Depuis toujours la jeunesse est peuplée d’enfants qui vivent de bousculades héroïques à la frontière. Ils vont. Ils viennent. Ils gagnent. Ils perdent. Ils font ça sans se soucier de ce que va devenir leur vie. Par ici, ils jouent au rugby comme on ferait partie d’un groupe de rock. Par ici le rugby, comme ailleurs la musique électrifiée ou pas, ne semble avoir été fait que pour approfondir le désir. Ils rêvent de s’y tenir droit, sous la règle tellement plus élémentaire de quelques bons sentiments, hors de la vue du triste monde qui -le soupçonnent-ils déjà?- ne les loupera pas après coup, Alex le sait bien, et c’est une façon comme une autre de prendre une revanche tardive et nette sur leur liberté, de les rappeler au bon souvenir de cette constante morbide qui leur fera sous peu voir tout en gris, quand viendra l’heure de raccrocher.

    Oh mais alors qu’ils en profitent. Qu’ils partent à la fête. Qu’ils restent concentrés- exclusivement concentrés- sur la rumeur de leurs rires. Qu’ils étanchent leurs soifs d’aventures sans trop se soucier du bruit de la source. Et qu’ils jouent. Oui. Qu’ils plaquent à se faire mal à l’épaule. Qu’ils s’élancent, tant qu’ils peuvent, dans la joyeuse course qui s’offre à eux. Alex regarde les pentes du Roc où les phares du tracteur ont maintenant- et ça fait bien longtemps. Bien longtemps- cessé de creuser les ténèbres de la nuit et il sait que tout passe…

    Presque dix ans plus tôt, alors…Dans un long soupir il se souvient. Et puis ses mains qui se pressent dans le vide…C’est la fête au village et les tournées s’enchaînent. Lui et ses amis d’enfance sont venus, une dernière fois, encercler la buvette. Il fait froid et pourtant ils s’obstinent, en short, le col du polo relevé par bravade, pour faire « classe ou kéké». Demain, possible qu’en s’extirpant d’un sommeil agité, plein de courbatures et le foie malade, ils tousseront comme des grands-pères. Possible. Pour certains, les plus mélancoliques, il sera toujours temps de songer à nouveau à ce printemps de la vie, lorsqu’ils couraient eux-aussi leur vingt ans sous un ciel à fendre l’âme...

    Alex avait toujours souhaité qu’on disperse ses cendres à l’épandeur de fumier, le vieil épandeur de son père, près du pont du Meyne où sont les fleurs et les herbes sauvages…

  • A la vitesse d’un mélodrame..

    J’ai enfourché mon vélo. J’ai fait ça comme on prendrait le sac et la cendre. Et puis j’ai pédalé, un vieux bonnet de marin vissé sur le crâne, j’ai pédalé jusqu’à mettre assez de distance entre mon découragement et la maison que j’occupais depuis mon retour ici. Une longère où ma voisine- petite bonne femme au visage ridée comme une pomme d’hiver. Je revois encore ses manières rudes. Cet air de vieille dame indigne qui la rendait attachante. Et cette façon qu’elle avait de vous sourire sans vraiment vous sourire- avait bien voulu que je m’installe provisoirement- elle me la louait pour une bouchée de pain-, en échange de quelques travaux de rénovation. Un peu de plomberie. Une chape à couler dans la cuisine. Et ce bout de terrain laissé en friche depuis des lustres que j’avais entrepris de transformer en jardin d’ornement. Des promesses. Encore des promesses…

    Les muscles ne mentent pas. Après un quart d’heure d’efforts, j’approchais, le souffle court et les mains en haut du guidon, de la petite maison forestière située auprès de l’embranchement formé par la rue principale du bourg et celle qui mène au col de la croix des morts. Cette petite maison où j’avais vécu avec mon garde forestier de père. Il y avait si longtemps…

    Le vent s’est levé. Je n’en pouvais déjà plus. Un vent cinglant qui m’a très vite obligé à mettre pied à terre. Rien d’autre à part ce vent et quelques nuages pour occuper tout l’espace disponible entre ciel et plaine. Des nuages poudreux que la bourrasque faisait défiler à la vitesse d’un mélodrame…

    Très tôt, ce matin-là, je suis sorti boire mon café sur la terrasse. Un mauvais café. Trop de grains moulus. Et moulus beaucoup trop fin. Je venais de remettre à plus tard mes grands projets de ménage. Même pas envie de ranger ma chambre où le linge sale s’amoncelait un peu partout. Non. Je me suis contenté de la balayer du regard et voilà. Il faisait froid à l’intérieur. J’aurais pu essayer de rallumer le feu. Au lieu de ça, j’ai enfilé un pull col cheminée histoire d’apporter une touche d’élégance à cet hiver désolant de solitude. Dans la vie de tous les jours, les petites choses sont importantes, alors j’ai pris le temps d’aller saluer ma voisine qui donnait un peu d’eau aux poules. Je l’ai regardé faire, longtemps- un peu d’eau pour les poules- de l’herbe aux lapins-quelques poignées de gros sel «pour empêcher que la cour ne glisse trop»-, et tandis qu’elle s’acquittait de toutes ces taches répétitives avec une belle indifférence de princesse tibétaine, j’ai réalisé à quel point elle était restée la même…

    Peu à peu, le vent s’est calmé. Je me suis remis en selle. J’avais envie de revoir la maison forestière où mon père et moi avions vécu. N’étais-je pas revenu ici pour ça…

    Oui, après toutes ces années, cette femme était restée la même. Bien sur, elle avait subi les outrages du temps – et puisque le temps, dans cette contrée âpre, laissait de toute façon assez peu de place aux coquetteries…-, mais cette façon de vous sourire sans vraiment vous sourire, je l’aurais reconnue entre mille. Elle m’avait tirée d’un très mauvais pas, à l’époque.

    Mon enfance…J’avais dix ans et mon père s’était remis à boire comme un gouffre. Sa seconde femme venait de le quitter après une énième dispute, celle-ci, je m’en souviens, un peu plus violente que les autres. J’avais dix ans et il avait bien du mal à s’acclimater aux mœurs locales. La seule chose d’étonnante chez lui, c’est qu’il ait pris le temps de m’inscrire à l’école de rugby. Pour quelqu’un qui avait le sport en aversion, oui, ça avait été une décision plutôt étonnante. Sans doute pensait-il que comme ça, moi au moins, je pourrais me faire des amis…

    Ce matin, le givre était partout sur le jardin en voie de développement où, bien sur, rien n’avait vraiment avancé, et tout à coup une phrase m’est revenue. Une phrase de Cioran. «Je donnerais tous les paysages du monde pour celui de mon enfance.» Dans la vie d’un écrivaillon aux plumées mazoutées et qui désespère de planer, un jour, à l’empyrée sur les ailes du verbe, ce genre de phrase n’a plus tellement d’importance…

    Sur la route où je pédalais, nettement plus à mon aise à présent, soudain j’ai eu envie de rentrer. J’étais revenu par ici avec l’espoir que la brume qui entourait ces souvenirs douloureux se déchire, comme ça arrive quelquefois, mais au dernier moment je me suis dit qu’il ne servirait à rien de déranger ces fantômes de l’enfance. Au bout de quelques mètres, je suis descendu de vélo. J’avais besoin de reprendre mon souffle. De me calmer. J’ai fait celui qui élève un regard inspiré vers l’horizon et tout m’est revenu…

    Mon père avait raison. Les rares amis que je me suis fait à l’époque, c’est à l’école de rugby que je les ai à peu près tous rencontrés. J’ai aimé ces heures où l’on pouvait presque avoir l’impression qu’à tout instant une autre idée de la vie- cette recherche permanente de sensations plus intenses. Le besoin tout à coup rendu possible de se frotter à toutes sortes de risques- oui, qu’à tout instant une autre idée de la vie s’apprêtait à envahir nos petites existence, bien grises jusqu’ici…

    Oui, après toutes ces années, cette femme et moi étions restés les mêmes et je me suis souvenu de cette fois où je m’étais mis en tête d’aller à l’entraînement en stop, puisque mon père n’avait pas dessaoulé depuis une semaine et qu’il dormait comme un plomb, ce jour-là. Je me suis souvenu qu’elle s’est arrêtée à ma hauteur, auprès de l’embranchement formé par la rue principale du bourg et celle qui mène au col de la croix des morts. Et puis qu’elle m’a souri, toujours cette façon de vous sourire sans vraiment vous sourire, en ouvrant la portière coté passager. Qu’elle m’a dit «Allez monte». Oui, voilà. «Allez, monte…»

    (Photo Frédérick Jeantet)

     

  • Comme le héros blessé du film


    On attendait une après-midi ensoleillée sur les trois quarts du pays, mais pour Marc, il était temps que cette journée se termine. Et si possible, un peu mieux qu’elle n’avait débuté. Mais il y a des jours comme ça, dans la vie, Marc le savait, des jours dont on sent, et ce à l’instant même où ils commencent, qu’il ne va pas falloir en attendre monts et merveilles…

    Marc habitait en face de la gare, et ce matin il lui avait semblé-bien sur il pouvait se tromper. Du reste, il s’était souvent trompé-oui, ce matin il lui avait semblé que ce qui restait de la nuit précédente- épaves molles et silencieuses dont on aurait presque pu supposer d'ici que tout ça avait du vibrer et même assez haut et même très fort- n'avait toujours pas envie de rentrer à la maison. Non. Pas encore. Non. Pas tout de suite. Et ces silhouettes titubant dans les premières lueurs du jour l’avaient, un peu malgré lui, ramené plusieurs années en arrière. Au temps de la jeunesse quand les complices du rugby le raccompagnaient jusqu’à la maison, tel le héros blessé du film. Une fois, -s’en souvenait-il?-, il leur avait lancé «nous ressemblons aux cuirassés à la dérive. Nous avons encaissé tant d’assauts qu’il est temps de se noyer dans un océan d’amour et de haine…»

    Dans le train qui le menait à présent vers le stade où ses deux fils s’entraînaient, le regard perdu, vide, absent, il tachait de se distraire, de diluer son désarroi en guettant des tendresses minuscules sur le visage des autres passagers. Mais à une heure pareille-16h, un mercredi de décembre gris et frisquet- à cette heure, se dit-il, il était encore, soit bien trop tard, soit un peu trop tôt pour ce genre de choses. A cette heure, les fatigues du matin avaient depuis belle lurette reculé dans l’ombre, perdu du terrain face au brouhaha des conversations. C’est alors qu’une voix, quelque chose d’austère et de sec qui lui parut immédiatement familier, le tira de sa torpeur. Une voix, revenue du plus loin de l’oubli, qui répétait comme une sorte de mantra: « Pour être rugbyman, tu ne peux pas commencer par dire que tu es rugbyman.» Celle d’un homme engoncé dans un imperméable mastic couverts de taches, un pantalon en velours vert rentré dans de grosses chaussettes rouge et noire qui remontaient au-dessus du genou…

    Vers 8 h, Marc et son ex-femme s’étaient donnés rendez-vous et c’était comme ça, chaque semaine, une manière de faire le point. Aucun des deux n’avait envisagé de refaire sa vie et pour éviter de faire subir aux petits leurs différents de couple, ils s’étaient finalement décidés pour une garde alternée dans un domicile unique. Les enfants habitaient donc toujours dans leur ancienne maison- « en terrain neutre» ironisait Marc quelquefois- et une semaine sur deux, elle ou lui regagnait «tout simplement» le petit studio que chacun louait de son coté. Il arrivait que les choses en viennent à s’envenimer entre eux, pour une brosse à dent ou une paire de chaussettes oubliées. Ce genre de négligences assez insignifiantes mais qui suffisaient encore à ressusciter de manière brutale le fantôme de leur couple « Si tu pouvais éviter de laisser traîner ton protège-dents» avait-elle dit, plus sèche que d’habitude, ce matin-là…

    Un peu plus tard, au travail (Marc était chef dans une brasserie de marché) alors qu’il faisant dorer des cuisses de lapin, il eut l'impression d'assister à la mort d'un personnage. Le jour où ses deux gamins lui avaient fait part de leur envie conjointe de se mettre au rugby, presque aussitôt il avait décidé de raccrocher les crampons. Pas envie que leur destin et le sien puisse un jour se confondre. Marc les aimait trop pour ça. Enfin…C’était surtout que…comment dire…il avait toujours été intimement convaincu que pour que quelque chose vive, il fallait bien qu’une autre accepte de faire place nette. Et bientôt ce serait à eux de lui raconter leurs batailles, d’évoquer leurs victoires éclatantes, de revenir avec pudeur sur les raclées abondantes qui ne manqueraient pas de jalonner et d’instruire leur parcours de jeunes gens…

    «Pour être rugbyman, tu ne peux pas commencer par dire que tu es…» Dès l’instant où Marc s’était levé de son siège, l’homme à l’imper mastic avait disparu.

    (Photo Frédérick Jeantet)