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Un plan séquence assez émouvant...

 

A cause de sa veulerie ou de sa paresse, on ne sait pas, ce vendredi soir semble assez bien parti pour manquer de cacahuètes. Peu importe, Rodolphe vient tout juste de rentrer chez lui. Trois heures coincé dans les bouchons, il a bien cru qu’il allait louper le coup d’envoi. Il jette sa veste sur le canapé du salon, pose son sac au pied du fauteuil club sur lequel «oh mais putain c’est pas possible!» le chat a encore pissé, et le temps de remettre la main sur cette fichue télécommande- comment a-t-elle pu atterrir dans le bac à légumes du frigo? Ca…- voilà, il s’installe sur le dernier tabouret de bar que ses enfants- tout récemment il en a obtenu la garde une semaine sur deux, et il peine à trouver ses marques. Sa mère estime qu’il se laisse mener par le bout du nez. La femme qui partage désormais sa vie, de façon assez intermittente- il ne l’aime pas et elle n’est pas dupe, ou alors les jours impairs, comme il a coutume de le dire à ses amis après la troisième bière, celle après quoi tout bascule, c’est une règle non écrite mais qui se vérifie souvent, oui toutes ces fois ils y arriveraient presque, enfin, quand elle le supporte du bout des ongles alors qu’il s’emporte devant un match (quand il regarde un match, Rodolphe ne pense qu’à son match. Rien ne saurait l’en distraire), qu’il ne se vexe pas parce qu’elle est tantôt trop fatiguée pour être aimable, tantôt trop bavarde pour qu’ils profitent vraiment de la soirée, qu’elle ne lui assène pas un «tu m’écrases» juste après l’amour, qu’il prend mal, bien sur, comme le sale petit macho qu’il a, dans le fond, toujours été. Mais la vie est une chienne qu’il faut bien tenir en laisse. Et voilà, ni plus ni moins, deux êtres qui cohabitent, quelques soirées à la sauvette, pour ne pas rester seuls, leur sexualité un peu triste en guise de tendresse et, saupoudrés par-dessus, des tonnes de statuts Facebook, de tweets où ils collent leur existences «compliquées» à la vitre du grand confessionnal.- oui, la femme qui partage désormais sa vie en a vraiment marre de retrouver «ses affaires» sans dessus-dessous «ça peut plus continuer comme ça. Mince à la fin, je suis pas leur boniche!»- alors Rodolphe prend place sur le dernier tabouret de bar que le talent créatif de ses chers petits diables a épargné, jusqu’à la prochaine fois…
L’écran s’anime. Sous sa fenêtre qu’il a encore oublié de refermer en partant- ce matin il est parti trop vite, comme d’habitude carrément en retard et la pluie a fait déborder la tasse qui sert de cendrier- d’énormes taches ombrent le vert pistache de cette affreuse moquette qu’il s’était pourtant promis de remplacer, dès que, par un parquet flottant. Les commentaires et les mini reportages d’avant-match s’enchaînent. Il fait moite. Rodolphe a presque envie d’enfiler un bermuda. Trois heures dans les embouteillages et la clim en panne. Au moment où il se lève avec des souplesses de char, son portable vibre, deux courtes vibrations successives, à quelques secondes d’intervalle, depuis la poche de sa veste. De guerre lasse, il se rassoit, avance sa main, tâtonne, finit par dégager le téléphone. Avise les deux sms. Le premier est d’un laconisme à toute épreuve, sec, sans appel « pense à signer le mot pour la sortie de ta fille. Et tache d’être à l’heure, lundi matin, la réunion avec le CPE». Son ex dont il était tombé fou amoureux un soir de féria, quelque part dans ce sud où il faisait une chaleur autrement plus suffocante mais avec, par ci, par là, cette brise océane qui vous faisait croire que oui, un coup de foudre restait toujours possible et même après avoir vomi dans une fontaine. Son ex qu’au bout de quinze ans de mariage, il avait pris l’habitude d’appeler « la taupe». Et puis, après leur séparation, le lien défait pour de bon et les échanges s’étant quelque peu adoucis, « la mère de ses enfants.»
L’autre est un texto de sa compagne qui l’invite à le rejoindre à sa soirée boulot, «dont je t’avais parlé, tu sais, avant-hier, avant que tu m’agaces», encore une soirée «love boat et management Bisounours», se dit-il, et sur une péniche qui plus est, le genre de truc à fuir coûte que coûte, bourré de blancs becs et de superlatifs en cols blancs, de jeunes nanas hyper hype et de quinquados à la gomme. «Passe après ton match s’il te reste un peu de place pour moi.» Il répondra, tu penses. Un mot style «je t’aime» ou un demi mensonge à la ringardise assumée. Mais plus tard. Oui, après. Avec un peu de chance, la croisière aura depuis longtemps largué les amarres, partie écrire des slogans d’amour fou entre collègues, comme on rédige les chroniques nuptiales d’un champ de coquelicot en tirant des bords sur le fleuve.

Rodolphe préfère se concentrer sur les plans de coupe où défilent quelques supporters aux visages peinturlurés aux couleurs de leurs clubs respectifs. Ici, des hommes Janus, une joue en noir, l’autre en rouge. Certains battent le rappel des temps glorieux à grands coups de grosse caisse. Inconsciemment, il s’agit de conjurer ce coquin de sort – Rodolphe, un début de sourire aux lèvres, se souvient de cet entraîneur complètement désemparé à une demi heure du coup d’envoi et qui n’avait rien trouvé de mieux à faire que d’envoyer son épouse récupérer, à plus de cinquante kilomètres du stade où la rencontre allait se jouer, sa patte de loup porte-bonheur. «Sais-tu que les loups sont sourds quand ils viennent au monde?» répétait-il, le regard perdu, chaque soir de défaite et leur équipe perdait beaucoup, à l’époque- oui d’invoquer une dernière fois la chance ou pour les plus nostalgiques, pourquoi pas et tant qu’à y être, les mânes des grands anciens. Ou de faire, tout simplement, le plus de bruit possible pourvu qu’il vienne à couvrir les battements de leurs pauvres cœurs qui n’en peuvent plus d’attendre, de guetter quelque signe avant coureur de la grâce, comme le reste toujours possible dès qu’il suffit d’attendre, qu’il n’y a d’ailleurs plus que ça, l’attente.
D’autres laissent flotter négligemment leurs écharpes ciel et blanc. La plupart assistent à leur première finale et leur joie est palpable, qu’ils tentent bien de dissimuler derrière ces verres en plastique où l’or tiède mousse à qui mieux mieux, et ça trinque sans chichi avec ceux d’en face dont les fanfaronnades de pure circonstance ne trompent pas grand monde, et surtout pas eux qui savent bien, par la farce de ces choses, qu’il faut savourer chaque minute, la moindre de ces secondes, inestimables, où pour une fois- et dieu sait qu’elles se font rares- personne, aucun petit chef à la noix, aucun médecin tatillon, aucune injonction sociale, ne viendront vous accuser d’avoir fait une espèce de diversion à la vie par quelque tactique déloyale. Oui. Là, au moins, personne pour vous reprocher d’être heureux…

Mal assis sur son tabouret, Rodolphe les envie presque. Ce début de soirée souffre en silence. Il y a comme un début de malaise qui lui durcit les traits, une gène qui lui creuse les joues, un voile de tristesse qui lui brouille le visage pire qu’une brume prête à l’avaler pour de bon, à dissiper jusqu’au souvenir même de son existence et si on s’avançait pour l’observer d’un peu plus près, ça nous sauterait aux yeux. Mais, bien sur, nous n’en ferons rien. Ca fait bien longtemps que l’ancienne prophétie s’est vérifiée. A présent que le monde se divise bel et bien en deux catégories: une poignée d’exhibitionnistes presque contraints de l’être et une foule de voyeurs qui en réclame toujours d’avantage. Oui. Inutile d’en rajouter.

La chaîne propose un trombinoscope par quoi s’énonce, comme le veut désormais l’usage, la composition des équipes. Bien qu’on s’attache à les filmer en plan américain, soit à hauteur d’hommes, oui, en quelque sorte, ces visages à force d’application faussement potache, l’air de réciter un peu toujours les mêmes mimiques, finiraient par nous lasser, mais le réalisateur connaît les ficelles et il passe assez vite à autre chose. Le sport peut s’avérer une véritable aubaine pour qui sait mettre en scène tous ses temps forts- ses temps faibles, les orchestrer comme une symphonie de gestes, d’attitudes, le découper en plans- une idée par plan, lui serinaient ses profs à l’école du cinéma. Mais que tout ça lui semble lointain, tandis que comme beaucoup d’autres ça fait bien longtemps qu’il s’est rabattu sur un de ces «boulots nécessaires.» Bien longtemps. «Le temps que tu nous pondes un truc qui marche, mon pauvre chéri…», lui répétait la future mère de ses enfants, déjà en voie de taupisme avancé, et dire que c’était au début de leur grand passion «…ta caméra aura des pieds»- le découper en plans plutôt qu’en images vides de sens et alors il arrive que sous l’habit de l’astuce télévisuelle, une magie opère, digne du meilleur cinéma vérité. Mais oui, le réalisateur décide de passer à autre chose et voilà qu’il s’attarde à nouveau sur la foule. Il a compris que ce qui est en jeu, lors d’un match aussi particulier, lors d’une finale, se joue aussi et surtout hors champs…

Rodolphe n’en perd pas une miette. A un moment, il s’est dit pourquoi pas une bière. A un moment, au tout début. Et puis il a hésité. Hier soir, l’apéritif entre collègues s’est étiré bien au delà des limites raisonnables. Chacun traînait un air maussade, agitant son verre comme un mauvais pressentiment. Et puis la veille, cette dispute- beaucoup de vaisselle cassée. Quelques portes qui claquent. Visages de l’amour et de la haine vus et revus dans tous ces films qui trichent, où le bonheur n’apprend jamais à vivre- que sa compagne évoquait dans son sms. D’ailleurs, au pied du canapé gorgé de pisse, un verre traîne encore. Un verre plus que la peau et les os et un fond de vin où une mouche va venir se noyer, et vu d’ici, ce verre tu dirais le héros blessé du film. Alors ce sera une finale sans alcool et puis voilà.

Le match et rien d’autre. Rodolphe a surtout envie d’oublier la semaine merdique qu’il vient de vivre. De partager à distance la joie de tous ces gens. Et que les cris de la foule lui soulèvent le cœur, passent et repassent sur son âme mal en point comme un baume. Et que les cris, les chants d’amour, toute cette liesse bon enfant, oui que tout ça s’effondre en lui-même, lui fasse oublier ce qu’il est devenu, un type de quarante ans les fesses en équilibre précaire, toujours entre deux turbulences sentimentales et des fins de mois de plus en plus difficiles, pour cause d’objectifs professionnels devenus quasiment impossibles à atteindre – peut-être est-il trop vieux pour ce job de commercial,comme le lui répète sa compagne qui lui reproche, toujours pareil avec «les femmes de sa vie», décidément, de manquer un peu d’ambition. «Et si on ouvrait un gîte, juste nous deux?» Un gîte…juste eux deux…et pourquoi pas une entreprise de pompes funèbres, histoire d’accélérer un peu les choses…A-t-il seulement songé à une reconversion…pas forcément au sein du groupe où il a fait la majeure partie de sa carrière…«Mais aujourd’hui vous savez, si on n’est pas flexible», rappelle constamment son boss à bon entendeur et depuis plusieurs mois. Rodolphe trouve ça étrange, pas qu’il se méfie mais peut-être qu’il ferait bien. Il se sait un peu sur la sellette, ces derniers temps on lui demande de préparer des réunions auxquelles, la chose s’est produite à plusieurs reprises, il n’est finalement pas convié. L’univers du travail n’est certes pas toujours aussi caricatural que dans un film de Ken Loach, mais quand même. Sa gorge se serre rien qu’à cette idée- et d’un train de vie qui déraille. Il se lève. Allez une bière. Juste une.
Le réalisateur a eu raison, se dit-il, de couper net les airs contrefaits des joueurs pressés de satisfaire au cahier des charges, et sur l’écran apparaissent maintenant, visages cadrés à distance respectable, un groupe de femmes, la quarantaine et même un peu plus tard, parisiennes ou de partout ailleurs, on ne sait pas, des femmes qui rient à gorge déployée, en rendant grâce au ciel d’avoir les rides qu’elles méritent, des femmes bien trop ravies d’avoir pu puiser, le temps d’une finale, de ce match si particulier donc- de ce voyage hors du temps vers cette destination où on n’est du reste jamais sur de revenir un jour- dans le grand fond dévolu- l’époque qui veut ça. Une époque où les loisirs se pilotent désormais coude à la portière et l’œil rivé dans le retro, et si possible, en fond sonore, un tube sirupeux du dernier siècle– oui, des femmes et c’est beau, digne, assez émouvant pour tout dire, heureuses de piocher à l’envie dans le grand fond inépuisable de l’iconographie adulescente. L’une d’elles se prête de bonne grâce au jeu du selfie avec une copine. Elle est brune, un petit nez au retroussé piquant et ses airs de tendresse ne paraissent pas suspects. Oui, le réalisateur a rudement bien fait. C’est un plan séquence assez émouvant et pour tout dire, s’il n’était pas en train de s’emmêler les texto - la troisième bière après quoi tout bascule, qui fait qu’un message vachard envoie votre compagne à dache et qu’on texte, pour finir, « j’embrasse ton cul» à son ex- alors, Rodolphe en aurait presque les larmes aux yeux.

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